Abderrahim Ouahmi
Processus créateur et transformations psychiques ** Abderrahim Ouahmi
Résumé
Cet article examine l’articulation entre les processus psychiques engagés dans la création et les
conditions de leur élaboration en psychothérapie à médiation artistique. Une lecture théorique de textes
de Freud, Klein, Rank, Winnicott, Bion, Anzieu et Chasseguet-Smirgel distingue la production d’une
forme des transformations de son investissement. La figuration peut rendre une expérience accessible
sans modifier durablement les défenses qui l’organisent. La portée thérapeutique du créer dépend alors
des possibilités de jeu, de la reconnaissance de l’altérité et de la reprise des résistances dans le transfert.
L’analyse rapporte la fonction médiatrice de l’objet à son usage dans une relation et une temporalité
singulière. Elle dégage des repères pour interroger le changement, sans assimiler réussite esthétique et
remaniement psychique ni attribuer aux modèles examinés une validation clinique des dispositifs
artistiques.
Mots-clés : processus créateur ; médiation artistique ; transformations psychiques ; symbolisation
; transitionnalité ; transfert ; perlaboration.
AL MAARIFA JOURNAL * ISSUE: 44 th– October 2026
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Processus créateur et transformations psychiques ** Abderrahim Ouahmi
The Creative Process and Psychic Transformations in Artistic Mediation
Abstract
This article examines the relationship between the psychic processes involved in creation and the
conditions for working through experience in psychotherapy using artistic media. A theoretical reading
of texts by Freud, Klein, Rank, Winnicott, Bion, Anzieu, and Chasseguet-Smirgel distinguishes the
production of a form from changes in its psychic investment. Figuration may make an experience
accessible without durably modifying the defenses that organize it. The therapeutic significance of
creating therefore depends on the capacity to play, the recognition of otherness, and the working
through of resistance within transference. The analysis relates the object's mediating function to its use
within a particular relationship over time. It identifies conceptual points of reference for examining
change, without equating aesthetic achievement with psychic transformation or treating these models
as clinical validation of therapeutic work using artistic media.
Keywords: creative process; artistic mediation; psychic transformations; symbolization; transitional
phenomena; transference; working through.
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Processus créateur et transformations psychiques ** Abderrahim Ouahmi
Introduction
Dans une psychothérapie à médiation artistique, dessiner, peindre ou modeler peut offrir un support
à une expérience qui sera reprise dans la relation thérapeutique. La question clinique porte sur ce que
cette activité permet au sujet de ressentir, de représenter et de partager. Dans Jeu et réalité, Winnicott
distingue la réalisation d’une œuvre, même reconnue, de l’expérience créative dans laquelle le sujet
peut se sentir exister personnellement (1971/1975, pp. 90–91, 105). Cette distinction interdit de déduire
un changement psychique de la seule présence d’une production.
Dans quelles conditions la création artistique peut-elle soutenir une transformation psychique ? Le
processus créateur désigne ici le travail par lequel une expérience prend forme et peut être remaniée.
La médiation artistique inscrit ce travail dans une relation thérapeutique. La transformation recherchée
concerne les possibilités de relier des affects à des représentations, d’assouplir des défenses et de
modifier le rapport à soi et à autrui. L’article examine ces possibilités à partir de Freud, Klein, Rank,
Winnicott, Bion, Anzieu et Chasseguet-Smirgel. Il propose une analyse conceptuelle des liens entre
création et élaboration psychique.
1. De l’excitation à la forme : les opérations du créer
La question de la transformation commence avec l’exigence de travail que le corps impose au
psychisme. Dans Pulsions et destins des pulsions, Freud définit la pulsion à cette frontière et souligne
la variabilité de son objet, à travers lequel une satisfaction devient possible (1915/1985b, pp. 18–19).
L’investissement d’un matériau artistique peut être interrogé depuis cette mobilité, mais celle-ci ne
suffit pas à établir un destin sublimatoire. Freud mentionne la sublimation parmi les destins pulsionnels
tout en réservant son étude à d'autres développement (p. 25). Ce texte ne fournit donc pas une théorie
achevée du passage de l’excitation à l’œuvre.
Donner une forme à un contenu ne signifie pas davantage lever les défenses qui règlent son accès.
Le refoulement laisse subsister une activité des représentants pulsionnels, dont les dérivés peuvent
suivre des destins différents. Freud distingue également le devenir de la représentation de celui du
facteur quantitatif, susceptible de se manifester comme affect (1915/1985c, pp. 49–55). Rapportée à la
création, cette distinction permet d’examiner séparément la visibilité d’une figure et la disponibilité
affective de l’expérience. Une production peut montrer quelque chose dont l’investissement demeure
difficilement accessible.
La condensation et le déplacement décrits dans L’inconscient éclairent la mobilité des
investissements propre au processus primaire (Freud, 1915/1985b, pp. 96–99). Leur présence ne
permet pourtant pas d’identifier une création à une formation onirique. Dans La création littéraire et
le rêve éveillé, la transformation esthétique concerne aussi les conditions de réception : le traitement
du fantasme personnel rend son partage possible et ménage un plaisir au destinataire (Freud,
1908/2018, pp. 13–14). La forme travaille donc le rapport à autrui, au-delà de ce qu’elle représente.
Anzieu donne une épaisseur temporelle à ce travail. Le saisissement créateur, la mise en
représentation, l’établissement d’un code, la composition et la présentation publique engagent des
opérations et des résistances distinctes. Ces phases peuvent se chevaucher ; elles ne constituent pas
une séquence mécanique applicable à toute activité (1981, pp. 93–94). L’œuvre ne résulte pas du seul
surgissement d’une image. Son élaboration demande une reprise qui transforme les rapports entre le
matériau, son organisation et sa destination.
Le rôle du préconscient précise cette reprise. Chez Anzieu, les représentants psychiques deviennent
disponibles pour des liaisons avec d’autres représentations, notamment verbales. Leur inscription dans
des réseaux associatifs peut soutenir la créativité ; leur organisation en schèmes directeurs participe à
la construction d’une œuvre (1981, p. 108). Cette distinction importe pour la clinique : l’élaboration
associative possède un intérêt propre, même lorsqu’elle n’aboutit pas à une création achevée. Elle
permet aussi de considérer le passage entre formes sensibles et mots comme un travail de relations,
plutôt que comme la traduction d’un contenu dont le sens serait fixé.
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Avec Bion, l’interrogation se déplace vers les conditions de la pensée. La fonction alpha transforme
les impressions sensorielles et les expériences émotionnelles en éléments utilisables pour rêver et
penser ; lorsqu’elle fait défaut, leur disponibilité psychique se trouve compromise (1962, pp. 6–7). La
barrière de contact organise une différenciation et une communication entre conscient et inconscient
(pp. 17–18). Ce modèle ne décrit pas la fabrication d’un objet artistique. Son rapprochement avec la
médiation pose une question fondamentale : ce qui devient perceptible peut-il aussi devenir
psychiquement utilisable ? Une trace matérielle ne vaut pas, par elle-même, élément alpha.
2. Investissement de l’œuvre, perte et réparation
Le devenir d’une forme engage le rapport du sujet à ses objets et à lui-même. Dans Deuil et
mélancolie, l’épreuve de réalité impose un travail progressif sur les souvenirs et les attentes liés à
l’objet perdu. Le temps et l’énergie que ce travail mobilise limitent momentanément d’autres
investissements (Freud, 1917/1985d, pp. 148–150). La mélancolie engage un autre devenir de la perte :
le conflit avec l’objet se déplace dans le moi par l’identification (pp. 156–158). Ces élaborations
obligent à distinguer la présence d’une activité créatrice de la mobilité des investissements qu’elle
permet ou suspend.
Klein reprend le problème du deuil en l’articulant à la position dépressive et à la restauration des
objets internes. La sécurité intérieure dépend notamment du devenir de l’ambivalence et de la
confiance retrouvée dans les objets aimés (1940/1975, pp. 126–128). Lorsque la persécution diminue
et que les défenses maniaques se relâchent, la relation à l’objet peut soutenir des mouvements
réparateurs. Klein évoque alors la possibilité d’activités productives, dont la peinture et l’écriture (p.
143). La création constitue une issue possible ; elle n’est ni nécessaire à tout deuil ni suffisante pour
établir son élaboration.
La réparation kleinienne ne se confond pas avec une amélioration de l’image de soi. Rank situe une
difficulté du créer dans l’alternance entre une idéalisation exigeante de la personnalité et une
autocritique qui empêche son acceptation. Il souligne aussi que l’affirmation de soi comme artiste peut
imposer de justifier sans cesse cette position par des accomplissements nouveaux (1932/1975, p. 27).
La productivité reste ainsi compatible avec une contrainte. Cette tension complète l’examen des
investissements sans transformer le modèle de Rank en théorie de la réparation kleinienne.
L’idéalisation peut également préserver un conflit sous une apparence valorisée. Chasseguet-
Smirgel décrit un mécanisme qui protège l’image du moi tout en laissant proche le matériau qu’il
masque ; elle le distingue de la formation réactionnelle (1985, pp. 98–100). Sa conceptualisation, ne
permet pas de qualifier une production de pathologique d’après sa seule beauté ou sa virtuosité. Elle
soutient une réserve méthodologique essentielle : la qualité d’une forme ne renseigne pas, isolément,
sur la transformation des investissements qui la portent.
L’œuvre confronte enfin son auteur à une séparation. Anzieu décrit les résistances liées à son
exposition et à une réception qui échappe au créateur (1981, pp. 128–130). Le partage peut alors
éprouver la distinction entre l’objet produit et la personne qui l’a investi. Dans une médiation
thérapeutique, cette question invite à examiner le destin de la production dans la relation, sans exiger
son exposition publique. La possibilité de la conserver, de la reprendre ou de s’en séparer demeure à
comprendre dans l’histoire du travail engagé.
3. Du matériau disponible à l’objet utilisable : la fonction du cadre
Une forme produite ne devient pas, à elle seule, un appui thérapeutique. Il faut examiner comment
le sujet peut se l’approprier dans une relation. L’aire intermédiaire de Winnicott reçoit les contributions
de la réalité intérieure et du monde extérieur sans exiger leur réduction à une origine unique. Le
paradoxe du créé-trouvé préserve cette expérience, dont la continuité dépend de l’environnement
(1971/1975, pp. 25–29, 38–39). La matière proposée n’acquiert donc pas une fonction transitionnelle
par décision du clinicien. Cette fonction concerne l’usage que la rencontre rend possible.
La fiabilité de la présence autorise aussi un temps où rien n’est encore organisé pour être présenté.
Winnicott décrit la possibilité de jouer seul auprès d’une personne disponible, puis celle d’un partage
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des aires de jeu (1971/1975, pp. 79–80). Le soutien relationnel laisse une place à l’activité personnelle.
Dans le chapitre consacré à la recherche du soi, la détente et l’expérience sans but préalable prennent
une importance que la recherche d’un résultat pourrait méconnaître (pp. 90–92). Appliquée à la
médiation, cette exigence concerne l’accueil du processus avant l’évaluation de sa forme.
Le lien avec la psychothérapie devient explicite lorsque Winnicott situe celle-ci dans le
recoupement des aires de jeu du patient et du thérapeute. Lorsque jouer reste impossible, permettre
l’accès à cette capacité devient une tâche du traitement (1971/1975, p. 69). Ce repère interdit de
considérer tout refus du matériau comme un échec définitif du sujet. Il oblige à interroger ce que la
proposition exige de lui et la disponibilité relationnelle qu’elle rencontre. Le cadre participe aux
conditions du créer ; il ne constitue pas un décor extérieur au processus.
Bion situe autrement la contribution de l’environnement. La rêverie désigne une réceptivité aux
communications émotionnelles du nourrisson et intervient comme facteur de la fonction alpha
maternelle (1962, pp. 35–37). Elle ne correspond ni à une imagination artistique ni à la projection d’un
sens par le thérapeute. Le rapprochement avec la médiation porte sur la possibilité d’accueillir une
expérience avant de lui attribuer une signification. La contenance ainsi envisagée engage un travail
psychique de réception ; elle ne se déduit pas de la consistance physique du support.
La comparaison révèle aussi une différence qui engage l’écoute. Winnicott accorde une valeur à la
communication d’éléments momentanément sans liens dans une situation de détente : vouloir
immédiatement les organiser peut interrompre cette expérience (1971/1975, pp. 91–92). Bion examine,
de son côté, leur disponibilité pour la pensée (1962, pp. 6–7). Une absence apparente de cohérence ne
permet donc pas d’identifier un défaut de transformation. Pour le travail médiateur, la forme encore
indéterminée demande à être rapportée à la confiance, à l’angoisse et aux conditions dans lesquelles
elle peut progressivement être investie.
La distinction winnicottienne entre relation et utilisation de l’objet précise cet enjeu. Utiliser
suppose la reconnaissance d’un objet qui possède une existence indépendante des projections. Sa
survivance implique, dans la relation analytique, l’absence de représailles (1971/1975, pp. 135–139).
La résistance matérielle d’un support ne remplace pas cette dimension relationnelle. Pour la médiation,
le passage vers un objet utilisable se comprend à partir de l’altérité maintenue dans la rencontre, et non
comme un effet automatiquement produit par la manipulation d’une matière.
4. Transfert et perlaboration : la temporalité des transformations
L’investissement du cadre réintroduit l’histoire du sujet dans la situation présente. Freud décrit le
transfert comme une actualisation d’attentes libidinales organisées à partir de modèles antérieurs ; sa
portée thérapeutique reste inséparable de sa participation aux résistances (1912/1981, pp. 50–59). Le
détour artistique n’abolit pas cette dynamique. Dans la rencontre thérapeutique, le médium prend place
parmi les modalités d’adresse : sa présence ne dispense pas d’examiner à qui une production est
destinée et quelle place elle occupe dans la relation.
Le texte de 1914 distingue la remémoration de la répétition agie. Le sujet peut réactualiser ce dont
il ne se souvient pas, dans son rapport à l’analyste comme dans les autres activités investies pendant
le traitement (Freud, 1914/1981, pp. 105–108). La répétition d’une forme artistique n’est donc pas
immédiatement une reprise. Son statut demande à être compris à partir de ses liens avec les affects, les
associations et les mouvements de la rencontre. Le changement d’apparence d’une production ne suffit
pas davantage à établir un changement du conflit.
La perlaboration introduit une durée que l’explication ne peut remplacer. Nommer une résistance
ne la fait pas disparaître ; le patient doit pouvoir poursuivre le travail malgré elle et rencontrer les
motions qui l’alimentent (Freud, 1914/1981, pp. 110–115). Cette proposition donne une portée précise
à la reprise du matériau. Dans la médiation, l’objet peut devenir un appui pour revenir sur une
expérience autrement, mais cette possibilité doit être distinguée de l’accumulation des productions. La
continuité du travail compte par ce qu’elle permet de remanier, sans imposer un rythme uniforme au
changement.
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Au-delà du principe de plaisir approfondit la question économique de la liaison. Freud envisage la
maîtrise des excitations comme une tâche préalable à la régulation par le principe de plaisir
(1920/2010, pp. 33–35). Un apaisement immédiat ne renseigne donc pas complètement sur les liens
établis. Le rapprochement avec la médiation porte sur le devenir des expériences mobilisées : peuvent-
elles être reprises sans imposer constamment la même issue ? Cette interrogation reste distincte du
modèle bionien de transformation de l’expérience émotionnelle, dont les éléments alpha ne sont pas
l’équivalent des quantités d’excitation liées chez Freud.
La création ouvre également une articulation des temps. Freud relie la fantaisie à une occasion
présente qui réveille un souvenir et construit une situation future orientée par le désir (1908/2018, p.
9). Ce modèle donne une place à l’anticipation dans la reprise de l’histoire. Une forme créée peut ainsi
être interrogée comme un remaniement du rapport entre passé et présent, sans devenir la restitution
supposée d’un événement. La rencontre thérapeutique concerne ce que le sujet peut associer à cette
forme aujourd’hui ; elle maintient l’écart entre la réalité historique, son investissement fantasmatique
et les possibilités nouvelles que le travail ouvre.
La position du clinicien fait partie de cette temporalité. La patience requise par la perlaboration et
la survivance sans représailles répondent à des problèmes théoriques différents, mais elles empêchent
toutes deux de traiter l’expression d’un conflit comme une faute à corriger (Freud, 1914/1981, p. 112;
Winnicott, 1971/1975, pp. 138–139). Leur rapprochement éclaire une condition du travail médiateur :
maintenir une rencontre dans laquelle la production et son investissement puissent être repris, sans
faire de l’approbation esthétique la réponse principale du thérapeute.
5. Apprécier le changement sans le confondre avec la production
Apprécier la portée thérapeutique de la création demande d’examiner le devenir psychique de
l’expérience. La transformation de la forme constitue un élément à examiner avec la manière dont le
sujet l’investit, la partage et la reprend. Cette lecture croise la primauté winnicottienne de l’usage avec
l’exigence freudienne de perlaboration ; elle ne constitue pas une grille rigide validée par leurs seuls
textes (Winnicott, 1971/1975, pp. 135–137 ; Freud, 1914/1981, pp. 110–115).
Les opérations examinées permettent de préciser cette observation. La reprise associative concerne
les liens entre représentations ; le remaniement des investissements concerne les attaches aux objets ;
l’utilisation engage leur reconnaissance dans une réalité partagée (Anzieu, 1981, p. 108 ; Freud,
1917/1985d, p. 150 ; Winnicott, 1971/1975, pp. 135–137). Ces dimensions peuvent évoluer
différemment. Les rapprocher évite de faire porter à une seule manifestation tout le poids de
l’interprétation. Leur appréciation demande de suivre ce qui devient disponible pour le sujet dans la
durée, y compris lorsque certaines possibilités apparaissent fragiles ou restent limitées à la situation
thérapeutique.
Les discordances possèdent ici une valeur d’interrogation. Une activité soutenue peut coexister
avec une exigence idéale contraignante, tandis qu’une p
